Les espérances planétariennes

Le dictionnaire des nihilistes n°9 : société

Société: Du latin socius, compagnon. 1. Un agrégat organisé d’individus ou de groupes en interrelations réciproques. 2. Racket intégral, progressant aux dépens de l’individu, de la nature et de la solidarité humaine.


Partout la société est maintenant conduite par le tapis roulant du travail et de la consommation. Ce mouvement de mise sous contrôle, tellement loin de l’état de compagnonnage, ne se produit pas sans pleurs ni douleurs. Avoir plus ne compense pas d’être moins, comme en témoigne la dépendance rampante aux drogues, au travail, à l’exercice, au sexe, etc. Virtuellement tout peut être et est surutilisé pour le désir de satisfaction au sein d’une société dont la marque de fabrique est la dénégation de la satisfaction. Tout au moins un tel excès nous donne-t-il la preuve du besoin pressant d’accomplissement, de par l’immense désillusion que provoque ce qui se présente à nous.

Les bonimenteurs sont prompts à fournir toute sorte de combines. Ainsi, la panacée du New Age, mysticisme matérialiste de masse dégoûtant : maladifs et nombrilistes, apparemment incapables d’observer avec courage ou honnêteté quelque aspect de la réalité que ce soit. Pour les pratiquants du New Age, la psychologie n’a rien d’une idéologie et la société est hors sujet. Pendant ce temps, Bush, examinant « les générations transies de désespoir dès la naissance », a été, comme prévu, suffisamment écoeurant pour mettre en accusation ceux-là mêmes qu’ils venaient de victimiser en citant leur « vide moral ». La profondeur de la misère est bien résumée par ce sondage fédéral sur les lycéens rendu public le 19/09/1991 indiquant que 27 % d’entre eux ont « pensé sérieusement » au suicide au cours de l’année écoulée.

Il se pourrait que le social, qui chaque jour témoigne davantage de la dépression due à l’aliénation de masse, le refus de l’instruction, l’apparition d’effets de débandade, etc. puissent finalement avoir des conséquences politiques. Un phénomène tel que la continuelle baisse de la participation électorale et la profonde défiance à l’égard des gouvernements a conduit la fondation Kettering en juin 1991 à conclure que « la légitimité de nos institutions politiques pose plus question que ce que nos gouvernants imaginent », et une étude menée en octobre sur trois états (comme l’a indiqué le journaliste Tom Wicker, 14/10/1991) à constater « un fossé dangereusement large entre les gouvernants et les gouvernés ».

Le désir d’une vie non mutilée et d’un monde non mutilé entre en collision avec un fait implacable : le besoin insatiable du capital pour la croissance et l’expansion est sous-jacent au progrès des sociétés modernes. L’effondrement du capitalisme d’État en Europe de l’Est et en URSS ne fait que laisser la forme classique « triomphante » aux commandes mais dès à présent incessamment confrontée à des contradictions beaucoup plus basiques que celles qu’elle a supposément submergées dans son pseudo combat avec le « socialisme ». Il est clair que l’industrialisme soviétique n’était pas qualitativement différents de n’importe quelle autre variante du capitalisme, et plus important encore, qu’aucun système de production (division du travail, domination de la nature, esclavagisme salarial plus ou moins dans les mêmes proportions) ne peut permettre la joie humaine ou la survie écologique.

Nous pouvons à présent envisager la perspective du monde comme un néant toxique et dépourvu d’ozone. Là où auparavant la plupart des gens regardaient la technologie comme une promesse, nous savons maintenant avec certitude qu’elle nous tuera. L’informatisation, avec son ennui figé et ses poisons cachés, exprime la trajectoire de la société, manoeuvrée maladivement loin de l’existence sensuelle et trouvant ses apothéoses dans la réalité virtuelle. L’échappatoire de la réalité virtuelle n’est pas une solution, mais lequel d’entre nous pourrait s’en sortir sans évasion ? De même, elle n’est pas tant une fausse route de la conscience qu’elle est elle-même conscience du caractère totalement étranger du monde naturel. La réalité virtuelle atteste d’une pathologie profonde, réminiscence des canevas baroques de Rubens qui dépeignent des chevaliers en armure se mélangeant à des femmes nues tout en en étant séparés. Ici les « technojunkies » de Whole Earth Review, promoteurs pionniers de la réalité virtuelle, montrent leurs vraies couleurs. Un culte des outils, et un total manque d’intérêt dans la critique de la direction que prend la société, mène à la glorification des paradis artificiels de la réalité virtuelle.

Le vide consumériste des simulations et manipulations de haute technologie doit sa domination à deux tendances ascendantes de la société : la spécialisation des tâches et l’isolement des individus. De ce contexte émerge l’aspect le plus terrifiant du mal : il tend à être commis par des gens qui ne sont pas particulièrement mauvais. La société, qui ne pourrait en aucun cas survivre à une introspection consciente, est agencée pour empêcher une telle introspection. Les idées dominantes, oppressantes, ne pénètrent pas toute la société, leur succès est plutôt assuré par la nature fragmentée de l’opposition qu’elles suscitent. Dans le même temps, ce que la société redoute le plus sont précisément les mensonges sur lesquels elle a l’intuition de s’être bâtie. Cette crainte ou ce refus d’admettre la réalité n’est de toute évidence pas la même chose que tenter de soumettre à la force des événements celle, abrutissante, des circonstances.

Adorno écrivait dans les années 60 que la société devient à la fois de plus en plus attirante et démobilisante. Il prédisait que finalement toute parole sur la question des causes dans la société perdrait tout fondement : la société elle-même est la cause. Le combat vers une société, si nous pouvons encore appeler comme cela le face-à-face, dans et du monde naturel, doit être basé sur la compréhension de la société aujourd’hui comme une marche mortuaire monolithique et globale.

John Zeran

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juin 15, 2007 - Posted by | 3-Histoire et théorie anarchiste

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