Les espérances planétariennes

Chili : Les lycéens en mouvement depuis les évènements de juin 2006

Pelao Carvallo de Ni Casco Ni Uniforme, pour le MOC du Chili, Santiago le 8 juin 2006. Traduction : Daniel.

Depuis Arica dans l’extrême nord jusqu’à Punto Williams dans la province antarctique (cap Horn). La lutte ne s’est pas atténuée car, grâce à l’occupation des lycées (occupation de l’établissement par les assemblées d’étudiants), elle alla en enthousiasmant non seulement les étudiants eux-mêmes mais tout le pays qui, année après année, subit l’expérience d’une éducation néolibérale. La loi LOCE vint finalement établir au Chili le néolibéralisme dans l’éducation, ce processus initié dans les années quatre-vingt par la dictature au moyen de la municipalisation de l’éducation publique (transfert de l’administration des lycées et collèges du ministère de l’Éducation aux municipalités) et par la destruction des universités d’État et l’ouverture d’universités privées non traditionnelles (qui n’appartiennent ni à l’ÉÉglise ni à la francmaçonnerie).

Cette LOCE mettait en avant comme valeur principale la liberté de l’éducation au-dessus du droit à l’enseignement. Ainsi, les patrons des collèges (« les soutiens ») se divisent en deux grands groupes : publics (municipalités) et privés (particuliers). Parmi ces derniers, il y en a de deux types : ceux qui reçoivent des subventions d’État et ceux qui n’en ont pas. Ainsi, même si en principe n’importe quel parent peut placer son enfant où il veut, seuls entrent dans les collèges privés non subventionnés ceux qui ont de l’argent (et d’autres qualités) pour cela. Dans les collèges particuliers subventionnés peut aller qui veut (son coût est moindre) dans la mesure où l’établissement l’accepte – la liberté d’éducation, selon la loi LOCE, réside dans le fait de la liberté du « soutien » de décider quels élèves il veut avoir dans son établissement. Ainsi les élèves qui sont rejetés de la structure privée arrivent finalement à l’éducation municipale. Et, ce qui est pire, c’est que des hiérarchies s’implantent dans le système municipal entre ces municipalités qui veulent maintenir la « qualité » – éliminant ceux qui font baisser le niveau moyen – et toutes les autres.

Ce système néolibéral a institué une série d’incidences de large ampleur : la constitution de véritables holdings de l’enseignement qui contrôlent verticalement la filière (jusqu’à l’enseignement supérieur) et une chute retentissante des niveaux de qualité, selon les études réalisées à des stades nationaux et internationaux. Ceci, ainsi que la perte de revenus des enseignants, en fait de tous les travailleurs de l’éducation, a fait qu’aujourd’hui plus que jamais l’effort pour l’éducation est vécu comme un problème à affronter dans chaque famille ; celle-ci doit assumer le coût financier de l’éducation de ses enfants, ou accepter le coût – plus lointain – d’une éducation au rabais dans des collèges pauvres du Chili. Face à cela, la rébellion des lycéens (à qui les rares opportunités dans le monde compétitif de l’enseignement supérieur, professionnel et technique apparaissent de manière dramatique au fur et à mesure qu’ils approchent de la fin du cycle intermédiaire) vint catalyser toute l’indignation sociale qu’a ressenti le pays face à cette injustice de la décennie.

Ils ont rencontré de l’appui et des alliés, les rebelles de l’enseignement secondaire, surtout quand ils ont intelligemment décidé de ne plus sortir dans la rue alors que leurs manifestations et protestations étaient traitées de « violence » et de « vandalisme » par la presse. Ils restèrent à l’intérieur des lycées en supportant la faim, le froid et la maladie, désespérant le gouvernement, qui finalement dû céder.

Une grande partie des revendications a été acceptée, pas exactement comme ils le voulaient mais c’est bien mieux que la situation précédente : la carte de transport scolaire sera gratuite (bien qu’ils devront continuer à payer le voyage) et son usage s’étendra à tous les autres jours, à toutes les heures, presque toute l’année. La PSU (examen d’entrée à l’université) sera gratuite pour les 4/5e les plus pauvres de la population.

La journée scolaire complète sera révisée, pareil pour la municipalisation, et il a été promis un revenu minimum pour ceux qui font leur stage pratique d’enseignement technico-industriel. La LOCE est franchement revue et la présidente de la République a convoqué un large conseil de révision pour la réforme de l’éducation.

Large, bien que de profil académicocorporatiste qui a une forte composante politique et dans lequel figure une bonne part de la gauche extra-parlementaire (qui rêve de devenir parlementaire).

Les étudiants du secondaire furent invités (comme les étudiants des universités) à faire partie de ce conseil et c’est la discussion qu’ils mènent aujourd’hui. Leur mouvement a amené des dividendes politiques à la gauche extra-parlementaire (ils ont été appelés à refaire les politiques publiques, et sont reconnus comme interlocuteurs politiques) et au gouvernement (bon, l’alliance gouvernementale a toujours voulu en finir avec la LOCE mais n’a jamais eu la volonté politique pour cela ; en plus, ils ont découvert l’éducation comme étant un bon commerce : la majeure partie des partis politiques ont leur maison universitaire, voire plusieurs).

Mais l’enseignement qu’ils ont le plus apporté est que la mobilisation sociale donne ses fruits, que les processus des assemblées donnent plus de consistance, de cohérence et de participation aux luttes sociales et qu’il ne suffit pas de se satisfaire de triomphes partiels ou de compromis à court terme, qu’il faut suivre les évolutions et que, de toute façon, il faut les administrer pour qu’ils ne déclinent pas.

Nous n’oublions pas que les lycéens eurent une grande importance dans la déroute de la dictature, que la valeur de leur lutte fut méconnue à l’arrivée de la démocra ie. Que les processus assembléistes viennent des mains des anarchistes qui, à la fin des années quatrevingt-dix, mirent un terme à l’historique Fédération des étudiants lycéens de Santiago (Feses) absolument contrôlée à cette époque par les jeunesses politiques. Que le « mouvement » de 2001 valida socialement parmi les étudiants du secondaire la façon assembléaire de s’organiser (c’est de là que surgit publiquement l’Assemblée coordinatrice des étudiants du secondaire, Aces).

N’oublions pas non plus la tentative des partis politiques de tout type de coopter les étudiants en lutte et comment ils ont su faire face à cela ; il ne faut pas oublier que les « travailleurs » ne participèrent pas, à leur demande, à une grève générale (les syndicats de tout type brillèrent par leur absence). Nous n’oublierons pas les essais des néonazis de terroriser et d’expulser les occupations, démontrant en plein jour la capacité et la présence qu’ils ont, ce que le gouvernement ne veut pas reconnaître comme un problème social. Nous n’oublierons pas les milliers d’étudiants détenus, criminalisés, malmenés par la police, blessés, malades, qui en supportant la faim et le froid ont soutenu le plus important et le plus juste mouvement social au Chili depuis l’occupation de la mine de charbon de Lota, au milieu des années quatre-vingt-dix, et qui eut la triste issue de voir travailler en commun le PC et le gouvernement pour mettre fin à un mouvement social, avec comme prix à payer de laisser une ville sans source de travail.

Publicités

juin 7, 2007 - Posted by | Chili

Aucun commentaire pour l’instant.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :