Les espérances planétariennes

Clandestins : Tanger, dernière étape avant l’Europe

Par Paulo Moura, Pûblico, Lisbonne (extraits)

 

Nous sommes en plein cœur de la forêt de Missnana, aux alentours de Tanger. Livingstone et Benjamin se lavent en silence. « C’est un endroit secret » , nous ont-ils expliqué avant de s’enfoncer entre les arbustes, portant les bonbonnes d’eau qu’ils sont allés remplir à la fontaine. Ils enfilent les vêtements qu’ils viennent tout juste de laver et retournent vers leur zanga, dans un autre endroit secret.

 

« Il y en avait cinquante-six mais il n’en reste plus aucun ici. Pas de chance. Vous les avez ratés de peu. On les a déjà emportés », nous fait dire l’employé de la morgue, qui est disposé à nous laisser voir les corps, à les photographier, contre un peu d’argent. « Mais il en viendra d’autres demain. Il en arrive tous les jours. » Cinquante-six personnes qui étaient de trop. L’Afrique les a rejetées. L’Europe les a rejetées. Comme dans un vaste haut-le-cœur. Il a fallu s’en débarrasser à la hâte dans une fosse commune, par manque de place. Ces cinquante-six cadavres noirs sont entrés à la morgue de Tanger ce matin. C’est sans plus aucune surprise, et dans l’indifférence générale, que l’on voit arriver ces corps pétris de sable et de sel, d’eau et de sang, qui sont devenus totalement méconnaissables. De toute façon, personne ne vient jamais les identifier. On les a enterrés en fin d’après-midi, pour faire de la place aux suivants.

Livingstone et Benjamin progressent entre les pins, sur un « chemin secret » avec leurs chaussures trouées et leurs pantalons élimés. Benjamin est petit et trapu, Livingstone grand et svelte. Ils escaladent des pentes rocailleuses, dévalent un parterre d’aiguilles de pin, progressant avec précaution sur le terrain accidenté. « Voilà notre arbuste, dit enfin Livingstone. C’est ici que nous vivons, vous voulez voir ma zanga ? » Benjamin nous conduit jusqu’à l’abri où Livingstone et lui dorment et passent la plus grande partie de la journée. « Zanga ». Assurent-ils, signifie « tente » en arabe dialectal marocain. C’est l’un des nombreux mots qu’ils ont empruntés à la langue de ce nouveau pays qui les héberge, comme une surprenante preuve de gratitude vis-à-vis des rares Marocains qui leur apportent aide et amitié. Ils se désignent eux-mêmes par le terme qui, ils en sont convaincus, signifie « étrangers » en arabe : « camarades ».

 

La zanga est un espace où tiennent à peine deux corps allongés. Dans celle de Benjamin, il y a une couverture par terre et quelques branches d’arbre entrelacées faisant office de toit. Dans un coin, les cendres d’un feu encore chaud. « Il doit rester allumé toute la nuit à cause des moustiques, explique Livingstone. Mais seulement les braises. S’il y avait des flammes ou beaucoup de fumée, ça pourrait signaler notre présence. » Il n’y a qu’en hiver que les moustiques disparaissent. Mais c’est à ce moment-là qu’arrive la pluie. Et le froid. Comment dorment-ils ici quand il pleut ? « De la même façon. On est trempés. » Et le froid ? « Il est terrible ici, on tombe malade. » Et qui vous soigne ? « Personne. On reste malade. Beaucoup de gens meurent. » Impossible de se protéger dans les zanga. Quand il pleut, leurs sols ne sont plus que boue gelée. Et, en dehors de la zanga, il n’y a nulle part où aller. La zanga elle-même est déjà un « nulle part ». Seule la présence de son « occupant » en fait une sorte de « foyer ».

 

Dans sa zanga, Michael est brûlant de fièvre. Il est très amaigri et il y a une sorte de distance dans son regard, exténué et ardent. C’est à grand-peine qu’il parvient à se soulever un peu. « Je suis économiste, dit-il. Je vis à Missnana depuis deux ans et demi. Ma famille pense que je suis déjà en Europe en train de gagner l’argent que je vais leur envoyer. Je n’ai aucun moyen de les contacter pour leur expliquer la situation. »

 

Au cours de son périple de deux mois entre Benin City, au Nigeria, et Tanger, Michael a dû payer un grand nombre de « taxes », d’ « impôts » et de « commissions ». Pendant la traversée du désert, il a été agressé plusieurs fois. A son arrivée à Missnana, il n’avait même plus assez d’argent pour passer un coup de fil et, par conséquent, encore moins pour payer la traversée du détroit de Gibraltar, qui coûte 2 000 dollars. « Durant des années, ma famille a fait des efforts considérables pour que je puisse étudier. Je suis le seul de mes frères à l’avoir fait. C’est une sorte d’investissement pour eux. Ils ont mis un espoir immense en moi. »

 

« OUJDA ». UN MOT ENCORE PLUS TERRIBLE QUE « MISSNANA »

 

Pour payer le voyage de Michael jusqu’en Europe, son père a pris la décision de vendre le seul bien qu’il possédait : une maison qui appartenait à sa famille depuis plusieurs générations. A présent, il lui faut de l’argent pour passer un coup de fil. Sa famille doit savoir qu’il est là et commencer à réunir la somme nécessaire pour la traversée du détroit : 2 000 dollars qu’on lui enverra par le biais de Western Union. Cela peut prendre des mois, ou des années. C’est peutêtre même impossible. Mais il faut démarrer le processus. En attendant, Michael, de plus en plus malade, devra tenir le coup à Missnana.

 

Edith affirme qu’elle est mariée et qu’elle va étudier l’informatique en Europe. En réalité, elle a signé au Nigeria un « contrat » qui la contraindra à se prostituer en Europe jusqu’à ce qu’elle ait pu payer 40 000 dollars à ses « patrons ». Livingstone a déjà payé la première partie de son voyage pour l’Espagne au Marocain propriétaire de la patera [nom donné aux petites embarcations utilisées par les passeurs pour transporter les clandestins]. Benjamin, lui, a réussi à économiser un peu d’argent, mais pas assez. Il lui manque 500 dollars pour la traversée. Il est dans la forêt depuis un an déjà et n’a pas pu trouver un seul dollar de plus. Et il n’en trouvera pas. Benjamin est condamné à rester à Missnana.

 

Un Africain noir s’aventure dans une ruelle de la médina de Tanger. A première vue, il semble passer inaperçu dans la foule de passants et de marchands. Mais c’est en apparence seulement. Il est différent. Tous le savent et lui le sait également. Il sait aussi qu’il est dangereux de s’aventurer dans la rue. Mais impossible de rester la journée entière enfermé dans sa chambre, dans une pension sordide. Il lui faut trouver de la nourriture, de l’argent, un moyen pour s’en sortir. Il se sent repéré, épié, suivi. Il y a un an, on croisait dans les rues de Tanger des milliers de Subsahariens. Ils venaient du Nigeria, du Liberia, de Côte-d’Ivoire, du Sénégal, avec pour objectif d’atteindre l’Europe, la Terre promise. Tanger la complaisante était devenue une sorte de fabrique de rêve. Mais tout cela est fini maintenant. Le Maroc veut être un pays moderne. Et il entend collaborer avec l’Europe dans tous les domaines.

 

L’Africain regarde tout autour de lui, fait quelques pas, la tête basse. C’est alors qu’il est intercepté par un Marocain, un policier en civil, qui lui demande ses papiers et le plaque contre le mur. L’Africain fait un mouvement de côté, pour essayer de s’enfuir. Mais le policier s’y attendait. Il le saisit brutalement et en un rien de temps lui passe les menottes. Ils avancent dans la foule indifférente. Ce n’est qu’un Noir de plus qui s’est fait arrêter. Tous savent ce qui va se passer ensuite. Le policier en profite pour le rudoyer un peu, dans une sorte de rituel écœurant, un abus d’autorité tacite. S’il a de l’argent pour acheter le policier, il pourra peut-être s’en sortir, disent certains. De toute façon, s’il est à Tanger, c’est qu’il a de l’argent, affirment les autres. Sinon, il se serait réfugié à Missnana.

 

Tous savent ce qui va se passer ensuite : les cachots infects, vingt-cinq hommes par cellule, un seul seau pour les besoins de tous, un vague bouillon pour toute nourriture, une fois par jour. Ensuite c’est… Oujda, un mot plus terrible encore que Missnana dans la cosmogonie des « camarades ». Oujda, sur la frontière entre le Maroc et l’Algérie. C’est par centaines qu’ils sont transférés là-bas, dans des camions. Des hommes, des femmes et des enfants, n’emportant que les vêtements qu’ils ont sur le corps. Après la frontière, c’est là, dans ce no man’s land entre le Maroc et l’Algérie, en plein désert, que les « camarades » sont déchargés. Dans cette zone inhospitalière et complètement inhabitée, où il faut supporter un soleil brûlant le jour et un froid glacial la nuit. C’est là que tous les jours se croisent les vagues de ceux qui arrivent du Sud et de ceux qui ont été expulsés du Nord. Ils n’ont pas d’autre choix que de tenter de retourner à Tanger. Pour traverser la frontière, les passeurs demandent 250 dollars. Pour le transport en voiture, 500 de plus, mais personne ne les a. La plupart font le trajet à pied, en longeant les lignes électriques. Cela peut prendre des semaines, ou des mois.

 

Au moins une fois par semaine, la police investit la forêt de Missnana. Les agents arrivent à l’aube par centaines. Ils ratissent le bois de fond en comble. Ils sont armés et accompagnés d’une bande de Marocains soi-disant guides ou informateurs qui profitent de la situation. Pour eux, c’est comme une gigantesque partie de chasse. Pour les « camarades », c’est la terreur. Chacun essaie de sauver sa peau, la plupart du temps en vain. Des centaines de « camarades » sont embarqués chaque fois, arrêtés puis « déportés » vers Oujda. Tout le monde ou presque a déjà vécu cette expérience. Cela fait partie de la vie à Missnana.

 

Mais la police n’est plus aujourd’hui le seul danger à Missnana, ni même le pire. Elle est puissante, mais les « camarades » ont appris à se défendre. Ils ont placé des espions dans la médina de Tanger. Ils ont découvert que les opérations policières avaient toujours lieu à l’aube, les lundis, mardis ou mercredis. Et ils s’organisent en conséquence. Durant ces trois jours de la semaine, ils se séparent, sortent de leur arbuste à la tombée de la nuit pour aller se cacher dans les endroits les plus reculés qu’ils puissent trouver : des bauges de sangliers, des recoins où la végétation est particulièrement dense et enchevêtrée ou bien des abris qu’ils creusent dans le sol. Chacun reste seul dans son trou, immobile, en silence, jusqu’à 14 heures le jour suivant.

 

JE PRENDS 1 000 DOLLARS AUX MAROCAINS ET 2 000 AUX NOIRS

 

Alerte, « camarades » ! Le pire des dangers, maintenant, ce sont les bandes de Marocains. Ils attaquent avec la police, ou sans elle. Ils sont armés de couteaux et viennent dans l’intention de voler. De tuer aussi, et de violer les femmes. Ils savent que les « camarades » ont de l’argent, sans quoi ils ne pourraient pas payer la somme exorbitante exigée pour la traversée du détroit. Et ils ont des portables. Ils sont riches, comparés à la majorité des Marocains des villages voisins. Et ils sont sans défense. Ils n’ont pas de papiers et ne peuvent aller se plaindre nulle part. Ce sont des proies faciles. Les « camarades » nous montrent les blessures sur leurs cuisses, sur leur dos. Des plaies profondes, encore ouvertes, faites par de grands couteaux de cuisine. Auparavant, ces agressions étaient sporadiques. A présent, elles ont lieu tous les jours. On ne parle que de cela à Missnana.

 

Mohamed sort de sa voiture et continue à pied sur un chemin privé. Nous arrivons sur une petite plage. « C’est de là, dit Mohamed, que part le Zodiac. » Celui de Mohamed est une embarcation de caoutchouc et de bois, qui fait 9 mètres de long et possède un moteur de 80 chevaux. Il peut contenir trente-cinq personnes. « C’est par là que nous descendons, la nuit, avec les clandestins. Il nous faut dix minutes pour remplir le bateau. »

 

Mohamed fait partir ses Zodiac de divers points de la côte. Toujours devant des lieux bénéficiant d’une bonne surveillance. « Je préfère ça, parce que j’achète les gardes et que nous sommes protégés. C’est plus sûr. Parfois, ce sont les policiers eux-mêmes qui font grimper les clandestins sur le bateau. » Mais son endroit préféré est une plage proche de la maison de sa sœur. A la tombée de la nuit, une petite camionnette va chercher les « camarades » à Missnana. Arrivée à destination, la camionnette s’arrête et les « camarades » prennent à pied un petit raccourci jusqu’au jardin de la maison de la sœur de Mohamed, située au sommet de la falaise. Ils attendent alors le signal pour descendre. Lorsqu’ils arrivent sur la plage, le Zodiac est prêt. Ils règlent l’autre moitié de leur « billet » et montent à bord, l’un après l’autre. Des hommes, des femmes, des enfants. « je prends 1000 dollars aux Marocains et 2 000 aux Noirs, parce qu’ils sont plus dangereux. La première chose que je fais, c’est de demander aux Marocains de lier les mains des Noirs, pour éviter qu’ils se révoltent contre le guide et volent l’argent et le bateau. Si tout va bien, trois heures après, ils sont en Espagne. A sept mètres de la plage, tout le monde à l’eau. Ils ne sont plus sous notre responsabilité. » Bien souvent, il y a des problèmes. Ils arrivent le lendemain, ou n’arrivent jamais. Parmi les cadavres qui entrent à la morgue de Tanger, beaucoup ont encore les mains liées.

 

A 50 ans, Mohamed n’a jamais eu de véritable métier. Il a essayé de travailler comme plombier, mais n’avait pas la vocation. Il y a quatre ans, il a construit avec son frère sa première patera, une embarcation rudimentaire en bois. C’était le « boom » de l’émigration clandestine, après que l’Espagne eut cessé d’émettre des visas. Mohamed faisait quinze traversées par an. A présent, il n’en fait plus que cinq. « Nous n’utilisons plus ce type d’embarcation. Maintenant, tous les passeurs achètent des Zodiac. » Ils sont une vingtaine dans la région de Tanger, tous indépendants. Ce n’est pas une mafia organisée. Aucun ne possède plus de deux Zodiac. Mohamed nous montre sans hésiter sa comptabilité. A chaque voyage, il perçoit, en moyenne, 50 000 euros des clandestins. Il verse 7 000 euros au pilote du Zodiac et autant à la personne qui fait le guet. Le chauffeur de la camionnette, les autres guetteurs et contacts lui coûtent 1000 euros au total. Si l’on retire les 2 000 euros nécessaires à l’amortissement du Zodiac, qui en vaut 12 000, on obtient un bénéfice net de 33 000 euros par traversée, soit 165 000 euros par an.

 

Livingstone et Benjamin rêvent à leur départ. Ils ne supportent plus le despotisme des chefs de la forêt. « Ils nous frappent quand on s’égare dans les chemins secrets ou quand on prend trop de temps pour aller chercher de l’eau…  » Les « chefs » de Missnana sont les plus anciens, ou ceux qui ont les meilleures relations avec les passeurs nigérians ou marocains. Ils facturent la nourriture, les vêtements, la protection, les coups de fil, l’accès aux taxis, qu’ils contrôlent. Pour chaque « arbuste », il y a un chef, qui se fait appeler « père ».

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juin 3, 2007 - Posted by | 1-Anti-racisme et droit des peuples, Espagne, Maroc

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