Les espérances planétariennes

Dubaï, entre la peur et l’opulence

Une majorité invisible, asservie
Dubai, comme ses voisins des émirats, est passé maître dans l’art de désaffranchir le travail. Dans un pays qui n’a aboli l’esclavage qu’en 1963, les syndicats, la plupart des grèves et tous les agitateurs sont illégaux, et 99% de la force de travail du privé peut être déportée immédiatement en tant que non-citoyens. Vraiment, les grands penseurs des instituts ‘American Enterprise’ et ‘Cato’ doivent en baver d’envie quand ils contemplent le système de classes et de droits de Dubai.En haut de la pyramide sociale, il y a bien sûr les al-Maktoum et leurs cousins, propriétaires de chaque grain de sable profitable du territoire. En dessous, viennent les 15% de population indigène (beaucoup sont des arabophones originaires du sud de l’Iran) qui constituent une classe de rentiers dont l’uniforme dans le privilège est le dishdash blanc traditionnel. Leur fidélité à la dynastie est récompensée par des transferts de revenu, l’éducation gratuite, des logements subventionnés et des emplois gouvernementaux. Plus bas encore, on trouve les mercenaires dorlotés : plus de 100,000 expatriés britanniques (en plus des 100.000 citoyens britanniques propriétaires de résidences secondaires à Dubai), et les autres cadres ou professionnels qui profitent pleinement de leur bien-être conditionné et de deux mois de congés d’été hors du pays. Les Brits, avec en tête David Beckham (propriétaire d’une plage) et Rod Stewart (propriétaire d’une île), sont probablement les plus chauds hérauts du paradis d’al-Maktoum, et beaucoup d’entre eux apprécient le luxe d’une ambiance qui rappelle les splendeurs perdues des gin-and-tonics au Raffles et les sauteries blanches dans les bungalows de Simla. Dubai est experte dans l’exploitation de la nostalgie coloniale. (44)

La ville-état est aussi un mini ‘Raj’ (ancien empire britannique des Indes) par un côté plus important et plus infamant. La plus grande partie de la population est constituée de manoeuvres provenant d’Asie du sud, liés par contrat à un employeur unique et assujettis à des contraintes sociales totalitaires. Les styles de vie luxueux de Dubai sont entretenus par une masse de servantes philippinnes, sri-lankaises ou indiennes, alors que la furie immobilière (qui emploie bien un quart de la force de travail) est soutenue par une armée de pakistanais et d’indiens mal payés – le groupe le plus important provenant du Kerala – travaillant par postes de 12 heures, 6 jours et demi par semaine, dans une chaleur de désert à faire fondre l’asphalte.

Dubai, autant que ses voisins, ignore les regulations de l’ILO (Organisation Mondiale du Travail) et refuse d’adopter la Convention Internationale des Travailleurs Migrants. En 2003, Human Rights Watch (ONG de surveillance des droits humains) a accusé les Emirats Arabes Unis de construire sa prospérité sur ‘le travail forcé’. Et même, comme l’a signalé récemment the Independent, ‘le marché du travail ressemble beaucoup au vieux système de travail asservi apporté à Dubai par leurs anciens maîtres colonisateurs, les britanniques’. ‘Comme leurs malheureux ancêtres’, continue le journal, ‘à leur arrivée aux E U A, les ouvriers asiatiques d’aujourd’hui sont obligés de souscrire pour des années à ce qui reste en tout état de cause, de l’esclavage, Leurs droits disparaissent à l’aéroport quand les agents recruteurs confisquent passeports et visas, afin de conserver leur pouvoir (45)

En plus d’être super-exploités, les hélots de Dubai – comme les prolétaires de Metropolis de Fritz Lang – sont aussi supposés rester invisibles le plus souvent. La presse locale (les E A U arrivent au 137ième rang sur l’échelle de liberté de la presse mondiale) doit éviter de parler des travailleurs migrants, des mauvaises conditions de travail, et de la prostitution. De la même manière, ‘les ouvriers asiatiques sont bannis des centres commerciaux rutilants, des nouveaux terrains de golfe et des restaurants chics’ (46). Les sinistres camps de travail à la limite de la ville – où les manoeuvres sont entassés à 6, 8 ou même 12 par chambre, souvent sans air conditionné ou toilettes en état – ne doivent pas non plus apparaître dans l’image touristique officielle d’une ville de luxe, sans pauvreté ni bidonville (47). Lors d’une visite récente, même le ministre du travail des émirats s’était même montré choqué des conditions de vie effroyables, presque insupportables, d’un lointain camp de travail installé par un grand entrepreneur du bâtiment. Mais quand les manoeuvres ont essayé de monter un syndicat pour récupérer les arriérés de salaires et améliorer leurs conditions de vie, ils ont très vite été mis en état d’arrestation. (48)

La police de Dubai peut bien détourner les yeux des importations illicites de diamant et d’or, des réseaux de prostitution ou des personnages louches qui achètent au comptant 25 villas d’un coup, mais ils se montrent pleins de zèle pour déporter des ouvriers pakistanais escroqués par des promoteurs sans scrupules, ou pour mettre en prison des servantes philippinnes pour cause ‘dadultère’ si elles se plaignent d’avoir été violées par leurs employeurs. (49) Pour éviter une toujours possible éruption de ce volcan shiite qui préoccupe tellement Bahrain et l’Arabie saoudite, Dubai et ses voisins ont préféré une force de travail non-arabe provenant de l’inde occidentale,du Pakistan, de Sri Lanka, du Bangladesh, du Népal et des Philippines. Mais quand les travailleurs asiatiques se sont transformés en majorité toujours plus remuante, les émirats ont changé de tactique et adopté une ‘politique de diversité culturelle’ – ‘on nous a demandé de ne plus recruter d’asiatiques’, a expliqué un promoteur – pour renforcer le contrôle sur la force de travail, en diluant les concentrations nationales existantes avec plus de travailleurs arabes. (50)

Mais la discrimination à l’encontre des asiatiques n’a pas permis de recruter assez d’arabes prêts à travailler pour les bas salaires (100 à 150 dollars par mois) versés aux travailleurs du bâtiment pour répondre aux demandes insatiables de multiplication de gratte-ciels et des méga-projets à moitié construits (51). Le fort développement immobilier, avec son niveau de sécurité déplorable et son mépris des besoins essentiels des travailleurs, a pourtant souffert la première révolte ouvrière de Dubai. Rien qu’en 2004, Human Rights Watch a estimé que pas moins de 880 ouvriers de la construction étaient morts sur les chantiers, alors que pour plus de la moitié, la reconnaissance des accidents mortels n’avait pas été reconnue par les employeurs ou avait été etouffée par le gouvernement. (52) A la même époque, les énormes entreprises de construction et leurs sous-traitants n’avaient pas fourni les services d’hygiène minimum, ni assuré adéquatement les besoins en eau potable des camps de travail confinés dans le désert. Les travailleurs ont aussi été exaspérés par la durée excessive des déplacements vers les chantiers, le tyrannie mesquine (souvent à connotation religieuse ou raciale) des superviseurs, la présence d’espions ou de gardes à la solde de l’entreprise à l’intérieur des camps, leur prppre condition de servage financier entériné par contrat et l’absence de réaction du gouvernement face aux entrepreneurs félons qui quittent Dubai ou se déclarent en faillite sans payer les arriérés de salaire (53). Comme l’a déclaré au New York Times un travailleur plein d’amertume du Kerala (Inde) : ‘j’aimerais que les riches comprennent qui construit ces tours. Je voudrais qu’ils viennent et se rendent compte combien la vie ici est triste’ 54.

Le premier signe d’agitation est advenu en automne 2004, quand plusieurs milliers de travailleurs asiatiques ont manifesté courageusement sur la grand route Sheikh Zayed à 8 voies qui mène au ministère du travail, pour se trouver confrontés par une force de police anti-émeute qui les menaçait de déportation en masse (55). De plus petites manifestations ou grèves, pour se plaindre de salaires non versé ou de conditions de travail dangereuses, ont eu lieu tout au long de l’année 2005, s’inspirant d’une imposante émeute de travailleurs du Bangladesh au Kuwait survenue au printemps. En septembre, quelques 7000 travailleurs ont manifesté pendant 3 heures, lors de la plus grande manifestation de l’histoire de Dubai. Puis, le 22 mars 2006, des gardes de sécurité ont provoqué une émeute sur l’immense chantier du Burj Dubai.

A la fin de leur poste, quelque 2500 ouvriers épuisés attendaient, pour rentrer dans leurs camps du désert, des bus qui tardaient à arriver, quand des gardes se sont mis à les harceler. Les travailleurs furieux, dont beaucoup étaient des mulsulmans indiens, ont débordé puis battu les gardes, pour attaquer ensuite le siège du chantier, brûlant des voitures de société, saccageant les bureaux, fracassant les ordinateurs et détruisant les fichiers. Le lendemain matin, l’armée de travailleurs défiait la police de retourner au chantier, refusant de reprendre le travail tant que Al Naboodah Laing O’Rourke de Dubai n’aurait pas augmenté les salaires ou amélioré les conditions de travail. Des milliers de travailleurs du batiment au nouvel aéroport terminal se sont joints à la grève sauvage. Même si quelques concessions mineures accompagnées de menaces draconiennes ont obligé les travailleurs à revenir au travail à Burj Dubai et à l’aéroport, les griefs essentiels existent toujours. En juillet, des centaines de travailleurs de l’Arabian Ranches project sur Emirates road se sont soulevés contre la pénurie d’eau pour cuisinier et se laver dans leur camp. D’autres travailleurs ont tenu des réunions syndicales clandestines et auraient menacé d’installer des piquets de grève devant des hotels et des centres commerciaux. (56)

La voix des travailleurs rebelles résonne plus encore quand elle s’élève dans le désert des E A U. Au bout du compte, la capitalisation de Dubai repose autant sur le travail mal payé que sur un pétrole cher ; et les Maktoum, autant que leurs cousins des autres émirats, sont parfaitement conscients qu’ils gouvernent un royaume construit sur le dos de travailleurs de l’Asie du sud. Dubai a tellement investi sur son image de paradis tranquille du capital que les plus petites perturbations peuvent porter à des conséquences exacerbées sur la confiance des investisseurs. Dubai et cie réfléchit actuellement à plusieurs manières de gérer les troubles de main d’oeuvre, depuis les expulsions et les arrestations en masse jusqu’à une certaine acceptation de conventions collectives. Mais toute tolérance de protestation risque de mener, non seulement à des demandes de syndicats, mais aussi de citoyenneté, menaçant par là les fondations absolutistes du pouvoir de Maktoum. Aucun des actionnaires de Dubai – que ce soit la Marine américaine, les milliardaires saoudiens, ou les joyeux expatriés – ne souhaite assister à la naissance d’un Solidarnosc dans le désert.

Al-Maktoum, qui s’imagine facilement comme le prophète de la modernisation du Golfe, aime impressioner ses visiteurs avec ses proverbes malicieux ou ses pesants aphorismes. Un des ses préférés : ‘celui qui n’essaie pas de changer le futur restera prisonnier du passé’. (57) Mais le futur qu’il construit à Dubai – sous les applaudissements des milliardaires et des transationales du monde entier – apparaît plutôt comme un cauchemar du passé : Speer rencontre Disney sur les rives de l’Arabie.

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juin 2, 2007 - Posted by | 4-Leur société

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